« If I told you about her… The princess without voice… What would I said ? »

J’ai toujours été fascinée par le monde aquatique, et cela depuis toute petite. Sa texture, ses odeurs, ses couleurs, sa transparence… sa forme. L’eau, élément vital à la vie, est pour moi la gardienne d’un monde qui m’échappe et renferme des surprises. Elle permet l’évasion et donne un sentiment de liberté totale. Pourtant, celle-ci m’effraie. Derrière son côté calme et paisible, elle renferme une part de mystère, d’inconnu… Et c’est de cette part là dont je suis sûrement le plus fascinée.

Que renferme cet inconnu ? Serons nous un jour capables de dire que nous savons, que nous connaissons aussi bien le monde marin que terrestre ? Saviez-vous par ailleurs que le monde subaquatique était tout aussi inconnu que l’est l’univers pour l’homme ? L’eau est le médium du fantasme, et l’homme sait y plonger afin d’y faire naître ses plus grands rêves et peurs.

Flux et reflux dans l’histoire du cinéma

Bien avant le cinéma, l’homme imaginait déjà de quoi pouvaient être faits ces mers et océans. Les mythes antiques, mais également modernes, sont emplis de monstres légendaires : Kraken, Léviathan, Sirènes, Charybe et Scylla, Moby Dick… Tous symboles des dangers de la mer qui engloutit.

Le monde marin effraie tout autant qu’il fascine. L’imagination des hommes a toujours peuplé cet univers de créatures qui incarnent ces peurs et cette attirance. Monstres hostiles côtoient êtres poissons aux pouvoirs étranges. Comment comprendre alors ces figures si différentes ? Si « autres » ? Si distantes de l’humanité ? Ces créatures aux pouvoirs supérieurs ou à la nature hybride, ces monstres au sens étymologique de « monstrum », se rapprochent de la figure des dieux. Ce sont des prodiges, tant au sens de « monstruosité », créature qui sort de la nature, qu’au sens « d’être monstrueux », inhumain parce que cruel.

Puis vint le cinéma, permettant de mettre les rêves en mouvement. La pellicule à su trouver le moyen de donner vie à ces fantasmes aquatiques. Allant du simple animal tourné en horreur, comme Piranhas ou Les dents de la mer, jusqu’aux monstres créés de toutes pièces comme La créature du lagon noir, la pieuvre de 20 mile lieues sous les mers ou encore l’étrange créature de The Host… Le cinéma regorge d’une pléthore de chimères.

Pourtant, jusqu’ici, toutes étaient symbole d’horreur, d’incompréhension. Qu’arriverait-il si, pour une fois, on essayait d’avoir de la compassion pour elles ? Si, pour une fois, on trouvait le moyen de les comprendre ? De communiquer avec ? Qu’adviendrait – il ?

La forme de l’eau

Véritable ôde à la différence, le long métrage de Guillermo del Toro, La forme de l’eau, plonge le spectateur dans l’Amérique des années 70. Une Amérique raciste, homophobe, renfermée sur elle-même à cause de la peur de l’inconnu, en pleine guerre froide. Le réalisateur relie ainsi avec un cinéma bien plus intimiste, au cadre hollywoodien. Il s’ancre dans une époque où mélodrames et monstres sont rois. Le film met ainsi en scène une romance entre deux êtres incompris sur fond de récit fantastique.

C’est l’histoire d’Elisa, une jeune femme de ménage muette, qui va rencontrer une créature amphibie dans un laboratoire. Elisa est un peu madame tout le monde, enfermée dans un quotidien morne, vivant dans un grenier situé au dessus d’un vieux cinéma. Elle a pour voisin Giles, un artiste qui tente de survivre dans un monde où ses talents de peintre ne semblent plus être reconnus et qui est malheureusement tombé amoureux d’un jeune serveur. Elisa travaille dans une base militaire avec Zelda, sa collègue de couleur, dont le débit de parole contraste avec son mutisme. C’est lors d’une de leur journée de travail ordinaire qu’elles font la curieuse rencontre d’une créature. Et c’est à partir de ce moment là qu’Elisa va essayer de comprendre cet être si étrange mais qui d’après elle, lui ressemble plus puisqu’il la voit sans barrière, sans savoir à quel point elle est « incomplète ».

Ce qui permet de s’attacher à cette créature c’est l’exercice de style proposé par le réalisateur. En effet, celui-ci préfère les combinaisons en latex aux effets spéciaux. Le monstre finit ainsi, en quelques sortes, par nous ressembler. Clairement inspiré de la créature du Lagon Noir évoqué plus haut, le costume n’efface pas complètement les attributs humains, rendant la compassion plus facile. Ce n’est plus de la peur qui ressort de la créature, comme dans le Lagon Noir, mais de l’empathie, voire de l’amour.

Pourtant, bien que cette histoire semble être charnière au film, Del Toro accorde au monstre un traitement un peu plus biaisé. En effet, le film se consacre sur ce qu’il se passe autour de lui et non plus sur la créature en elle même. Au final, ce couple n’est qu’une excuse afin de dépeindre un monde où l’inconnu est soit terrifiant, soit inutile. Il propose ici une vision critique de la société américaine de l’époque. Là où la différence fait peur et elle est montrée du doigt. Et à l’opposé du monde gris, froid et monotone des règlements (et du laboratoire), se trouvent tout ce qui constitue la passion et le romantisme tel que des vieux films ou le cinéma dans lequel vit Elisa. Ce n’est par ailleurs pas sans raison si celle-ci finit par s’imaginer dans une comédie musicale. Ainsi, malgré cette relation intimiste improbable, le film aborde des thèmes bien plus sérieux comme le sexe, le machisme ou encore le racisme (comme il l’avait fait précédemment dans Le Labyrinthe de Pan)

Guillermo Del Toro réussi dans cet exercice grâce à un équilibre fragile entre violence et romance. Ces deux aspects sont par ailleurs bien épaulés par la bande originale d’Alexandre Desplat (qui au passage à remporté l’Oscar de la meilleur musique originale) qui se veut féerique, entraînante et violente, touchant à la fois notre âme d’enfant, et notre vision d’adulte. Elle rappelle les fonds marins, leur magie tout en gardant une touche d’étrange, mettant ainsi en parallèle la créature face au monde cruel des hommes. C’est de la poésie à l’état pur.

En quelques mots…

Bien plus qu’une simple revisite du thème de La Belle et la Bête, La forme de l’eau met en scène deux individus mis au banc de la société. L’un pour sa nature, l’autre par son handicap. Il s’agit d’une belle oeuvre proposée par Guillermo Del Toro, où la fresque nous mêle à son propre regard de narrateur. Tournant en dérision l’homme de pouvoir misogyne, raciste et violent. Il ouvre une parenthèse sur son intimité en moquant son orgueil.

C’est un hommage au cinéma classique hollywoodien, qui hante le film de part en part. Porté par un casting sans faute, le réalisateur s’amuse à inverser la vision stéréotypée du film de monstre. En résulte une romance aussi originale que touchante, où la bête est la belle. Il s’agit d’un film à voir. Honnête, beau, apaisant et parlant.

En espérant que Guillermo continuera de nous émerveiller de la sorte pour encore un long moment.

Merci.

Charlotte Bartczak

crédits photo: IMDb