Ils n’ont pas souvent la parole. « Ils », ce sont les habitants du quartier Empalot de Toulouse. Ils nous livrent leur vision de la politique, notamment à l’approche des élections présidentielles. Au-delà des préjugés sur ces quartiers pauvres de la Ville rose.

Le froid ne donne pas envie de sortir en ce mercredi. Seul le café d’Abdelmadjid, qui donne sur la place centrale, entre le supermarché et le Bureau information jeunesse du quartier, a ses tables occupées. A l’évocation de notre sujet, les habitants sourient d’abord. La politique, c’est un sujet que l’on perçoit avec méfiance. Les journalistes, on s’en méfie aussi. Ils vont tout le temps dans le même sens. « On a vu des journalistes de la presse locale, mais ils déforment nos propos« , a-t-on entendu. Malgré cela, certains ont accepté la discussion.

Abandon

Le premier sentiment qui domine pour les résidents d’Empalot, c’est celui de l’abandon. « On ne se sent pas représenté. Tout le monde a une mauvaise image de nos quartiers. Ils sont même mis à l’écart par les politiques, résume Karim, un trentenaire qui assume avoir fait des conneries par le passé mais assure s’être rangé. Ils ne connaissent pas nos vrais problèmes, donc n’ont aucune réponse à nous apporter. » Le chômage et le mal-logement font partie de ceux-ci. « Beaucoup de monde n’a pas de travail ici. C’est ce qui est dur pour les jeunes », explique Mustafa, bientôt retraité et attablé au café d’Abdelmadjid.
Karim va plus loin. « On dit à nos jeunes frères de bosser à l’école pour se donner une chance. Mais de voir les plus grands ne pas avoir de travail, ça ne les encourage pas. Après, il faut être honnête : ils ont peut-être plus envie d’aller à l’école que nous au même âge« , avoue le tout jeune trentenaire.
Pour Fouad, qui a grandi à Empalot, l’origine maghrébine des jeunes est un frein. Même si lui, de part son vécu, est moins touché par cette discrimination. « J’ai été dans l’armée de terre pendant six ans. Quand je vais à un entretien d’embauche maintenant, ça rassure les recruteurs de voir que j’ai été engagé. Mais ça me fait mal de voir que je dois en faire plus que les autres pour être considéré. Le plus souvent, c’est avant tout l’apparence qui compte, plus que les connaissances », raconte le jeune homme de 27 ans.

Un vieil immeuble du quartier, symbole du sentiment d’abandon./ Photo FD

Il y a quelque part un sentiment amer sur les politiques notamment locaux. « On ne les voit qu’à l’approche des élections. Ils doivent se dire que nous sommes nombreux, donc qu’il y a des voix à prendre. Et puis une fois élus, on ne les revoit plus, continue l’ancien militaire. C’est vrai qu’il y a peut-être moins une culture politique dans le quartier. Mais nous ne sommes plus dupes. »

« Troisième voie »

L’actualité des primaires de gauche, les habitants du quartier ne l’ont pas suivi de très près. « Valls, c’est sur que c’est non pour moi. Ce n’est pas quelqu’un qui m’inspire confiance. Ses propos sont discriminatoires. Pour moi, il n’est même pas de gauche, tance le gérant du café. La gauche, elle doit parler d’égalité des chances. » Pour Fouad, être au pouvoir « doit signifier s’occuper de ceux qui souffrent, pas seulement des grandes entreprises qui ont tout l’argent. »
Mais ce qui leur manque le plus, c’est un nouveau souffle dans un paysage politique assez peu renouvelé. « Aujourd’hui, deux parties se partagent le pouvoir. Je crois que les Français en ont marre. Ce qu’il faut, c’est une troisième voie. Quelqu’un qui n’a jamais encore exercé le pouvoir. »

« Pour moi, il ne faut pas diaboliser le FN. Plus on cherche à l’exclure, plus il va être radical. Alors que si on le laisse s’exprimer, il va se modérer. Et s’il arrive un jour au pouvoir, il sera obligé d’être modéré. »
Mustapha

Le Pen présidente ? « Crédible »

Cependant, lorsque l’on discute avec eux, on se rend compte que la liste de ces « nouveaux » en politique n’est pas très longue. Ils remarquent que François Fillon a été premier ministre de Nicolas Sarkozy. Valls a occupé Matignon pendant deux ans, après avoir été ministre de l’Intérieur. Hamon a fait partie des gouvernements Ayrault et Valls. Mélenchon séduit un peu plus Fouad : « il est plus ouvert d’esprit« . Même son de cloche pour Mustapha, qui boit son thé à la menthe sur la terrasse du bar. « Il parle bien je trouve. Il ne fait pas de différence entre les citoyens, c’est quelque chose d’important. » Pour son voisin, « Macron a quelque chose de vivant, il représente la jeunesse. »
Reste alors le cas de Marine le Pen et du Front National, qu’a analysé Abdelmadjid. « Pour moi, il ne faut pas diaboliser le FN. Plus on cherche à l’exclure, plus il va être radical. Alors que si on le laisse s’exprimer, il va se modérer. Et s’il arrive un jour au pouvoir, il sera obligé d’être modéré. Il y a trop d’enjeux économiques. Il ne pourra pas rester au pouvoir s’il est trop radical. »
Fouad va carrément plus loin. « Avec elle, on sait à quoi s’attendre puisqu’elle est franche. Et vu qu’elle n’a jamais été au pouvoir, je pense que l’idée qu’elle soit élue présidente est crédible. Même si moi, je ne voterai jamais pour elle », tranche Karim, partageant l’avis d’Abdelmadjid.

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« L’islam radical n’existe pas »

C’est l’un des points d’ancrage de la campagne de Marine le Pen : la lutte contre le terrorisme. Un terrorisme qui serait le fruit d’un islam radical. « Mais l’islam radical n’existe pas !, s’exclame Abdelmadjid. Islam veut dire paix. On peut lire dans le Coran un verset qui dit que « Dieu a créé les communautés, les peuples et les tribus pour se connaître ». Alors pourquoi se tuer si nous sommes faits pour nous connaître ? Parle-t-on de christianisme ou de judaïsme radical ?« , s’interroge-t-il.
Fouad pense que « les institutions françaises ont un problème avec l’islam. « Pas les Français hein, les institutions ! »
Plus largement, sur l’insécurité, Karim tempère. « Il y a certains jeunes de nos quartiers qui galèrent et à force qui font des bêtises. On ne cible que ceux-là et on généralise sur tous les jeunes des quartiers. Les médias ont leur part de responsabilité. Moi, j’ai fait des conneries c’est vrai. Mais tout cela, c’est terminé. Je suis rangé maintenant. »
Tous soulignent que c’est la misère et le chômage qui poussent certains à tenter de gagner de l’argent par d’autres moyens. « Aujourd’hui, quand on travaille, c’est pour survivre« , lâche Fouad. Mais selon eux, ces problèmes sont moins vendeurs, ce qui fait que des polémiques sur le voile intégral ou le burkini apparaîssent. « Je n’ai jamais vue de femmes avec le voile intégral ici, et je ne connaissais même pas le mot « burkini » ! », pointe Karim, avec une pointe d’incompréhension.

Fierté d’être en France

Si les habitants d’Empalot dressent un constat plutôt négatif, il y a tout de même quelques motifs d’espoir d’après eux. « Nous avons le meilleur système de santé au monde ! », se réjouissent le gérant du café, Fouad et Mustapha. Ce dernier explique aussi que la France est une terre d’accueil. « Mon oncle algérien a fait la guerre pour la France. Et c’est grâce à celà qu’il est devenu français. Sa femme était allemande, la preuve que ce pays est ouvert« , assène-t-il. Et Karim de conclure : « Même si c’est parfois dur, la France, elle m’a vu naître, m’a fait grandir et m’a éduqué. Nous en sommes fiers. »