Rap français et société, des 90’s à nos jours

Né dans les ghettos des États-Unis au milieu des années 70, le rap est profondément rattaché à la culture hip-hop et à ses codes dont il est l’un des piliers fondamentaux.

Ce style musical se popularise très largement au début des années 80 Outre-Atlantique, grâce à l’émergence de plusieurs groupes, tels que Public Enemy ou Run-D.M.C. Leurs revendications politiques et sociales trouvaient largement écho dans leur public, en dénonçant, entre autres, le racisme et la précarité.

Depuis les années 90, le rap s’est imposé à l’internationale, pour devenir aujourd’hui le style musical le plus écouté au monde. Et la France n’échappe pas à la vague made in US. Dans l’hexagone, de nombreux artistes, devenus mythiques aujourd’hui, font leur apparition et forgent les bases du rap français que l’on connait aujourd’hui. De Marseille avec IAM ou la Fonky Family en passant par la banlieue parisienne avec Suprême NTM, Lunatic et bien d’autres , le rap rencontre un succès fulgurant et donne une voix à une population jusque là peu représentée : celle des banlieues.

Textes moins virulents et souvent moins engagés, nouvelles instrumentations et artistes provenant de milieux sociaux plus aisés : de nos jours, le rap français a bien évolué et s’est démocratisé. Et ce n’est pas pour déplaire au public (qui, par ailleurs, a changé lui aussi) car ce dernier se porte on-ne-peut-mieux.

Pour preuve : les chiffres des 20 meilleures ventes d’album en 2017, parmi lesquels on trouve 9 artistes issus du milieu hip-hop.

 

Les banlieues au coeur de l’actualité

En France, le rap a émergé à partir de la deuxième moitié des années 90, alors que les banlieues sont au coeur de l’actualité de l’époque.

En 10 ans, on remarque que les quartiers étaient alors bien souvent à la Une de l’actualité en France. Une actualité qui n’a pas manqué d’inspirer la plupart des rappeurs de l’époque, eux-mêmes confrontés à la vie en banlieue, comme le démontre les origines de cinq des artistes les plus écoutés de 1995 à 2005.

De 1995 à 2005 : des revendications sociales

crédit photo : HipHop4Ever

Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ?

Calbo

Arsenik, 1998

De 1995 à 2005, les morceaux de rap étaient donc essentiellement axés autour de revendications sociales et autres critiques de la société, témoins de la vie dans les banlieues (mais pas que) où se rencontraient chômage, drogues, violence, exclusion et racisme.

Pour le montrer, intéressons-nous aux 10 morceaux les plus écoutés de cette décennie.

 

Enfant de la Lune – Psy 4

Sacrifice de Poulet – Ministère A.M.E.R

Petit frère – IAM

Police – Suprême NTM

Paris sous les Bombes – Suprême NTM

Une époque formidable – Sinik

Jeune de banlieue – Disiz

La fierté des nôtres – Rohff

Mauvais Oeil – Lunatic

L’odyssée suit son cours – Assassin

En écoutant ces morceaux, on remarque que deux grandes thématiques reviennent fréquemment, évoquées par des mots forts, dont certains sont issus de l’argot des banlieues :

L’embourgeoisement du rap

Le rappeur et acteur français Nekfeu,
Ci- dessus le rappeur et acteur français Nekfeu lors d’un shooting photo après avoir été élu « homme de l’année » par les lecteurs du magazine GQ.

«  Le hip-hop s’est gentrifié »

Macklemore, rappeur américain

Tout comme Libération avant lui, Slate constatait déjà en 2016 la « gentrification » du rap.

Mais la gentrification, c’est quoi ?  Premièrement utilisé par la sociologue Ruth Glass pour parler de phénomènes urbains au Royaume-Uni dans les années 1960, ce mot provenant de l’anglais décrit l’appropriation d’un espace/d’une culture provenant de milieux ou d’habitants moins favorisés par des personnes plus aisées. Ici, le rap et la culture hip-hop.

Un phénomène, qui, comme souvent dans le hip-hop, trouve ses origines de l’autre côté de l’Atlantique et du rappeur Kanye West, roi de la « blackgeoisie ». Fini la revendication de l’appartenance au ghetto, et place aux problèmes des rappeurs « bien-nés ».

« Kanye West a assumé College Dropout comme étant non-ghetto. Avant 2004, si tu débarquais sans ces stéréotypes, c’était très difficile pour toi d’être signé. Mais quand Damon Dash [l’ancien associé de Jay-Z] a vu Kanye, il a eu l’idée de le vendre comme une sorte de Fred Astaire du rap. College Dropout a fait comprendre aux maisons de disque qu’on peut vendre des albums en montrant une autre facette de l’expérience noire américaine. »

Franck Freitas

Spécialiste de la marchandisation du rap

En France, pas de figure forte à la Kanye West, mais une nébuleuse de petits ambassadeurs du rap alternatif. Le vent nouveau soufflera du côté d’Internet, où fleurissent dès 2005 la « nouvelle vague » des rappeurs français, parmi lesquels Orelsan et son acolyte Gringe, qui forment le tandem Casseurs Flowters (tout deux respectivement originaires de Normandie et de Poitiers, élevés dans des familles de classes moyennes).

 

Au sujet de l’ouverture du rap et de l’influence d’internet sur leur carrière, le duo s’exprime d’ailleurs au milieu des années 2000 :

 » À l’époque, il y avait peu de mecs blancs issus de la classe moyenne qui rappaient leur mode de vie. On était marginaux, on était dans une case qui n’existait pas. On a commencé à se professionnaliser dans un collectif avec des mecs de quartiers. Il y avait cette idée de s’entourer de mecs de la rue pour pouvoir être légitimes aux yeux des gens. Comme dans un cheval de Troie. Avec Internet ça s’est décomplexé, en trois mois tu te fais une culture rap solide. T’as des mecs qui ont la vingtaine et qui ont pu faire l’amalgame de tout ce qui se fait de mieux. « 

Casseurs Flowters

Beeby, rappeur originaire d’Aubervilliers, partage aussi l’analyse des deux artistes caennais :

« Il y a beaucoup plus d’ouvertures qu’avant, grâce à certains rappeurs qui font la passerelle, entre la musique française et le « rap game », les clichés ont changé, avant on assimilait les rappeurs au bling-bling, et grosses voitures, aujourd’hui ils savent qu’on prend le métro, et qu’on met des colliers en bois pour faire genre. »

Beeby

Ce rap d’un nouveau genre aborde de nouveaux thèmes, de nouvelles instrumentales, et ne s’enferme donc pas une posture « gangsta » qui jusqu’alors prédominait dans l’industrie musicale.

 

Il faut dire que les enfants des années 90, qui ont grandi aux sons de Kool Shen, Disiz ou Akhenaton sont aujourd’hui adultes, et portent un regard bien différent de celui de leurs ainés sur le rap, perçu il y’a encore quelques années comme un « truc de banlieue ». Un terreau favorable à l’émergence de rappeurs dont le style était jusqu’alors qualifié « d’alternatifs ».

D’autres artistes s’accordent aussi pour dire que la plateforme de partage audio SoundCloud, ouverte à tous, a permis a des artistes tel Lil Peep, récemment décédé, d’émerger et de devenir très vite des figures fortes du rap actuel.

Le rap d’aujourd’hui a donc plusieurs visages : on « kick » en bas des tours de béton de Sevran comme au pied des immeubles du 16e arrondissement de Paris. Si les thèmes d’avant étaient axés autour de la vie en banlieue ou de la police, ceux d’aujourd’hui sont largement plus orientés vers les relations, qu’elles soient amoureuses, amicales, ou familiales. Des thèmes « de la vraie vie » diront certains.

Bigflo et Oli, Nekfeu et Orelsan. Autant de rappeurs en vogue issus de la classe moyenne, qui pourront faire dire aux puristes que  » le rap, c’était mieux avant » de part le manque d’engagement politique. Mais limiter le rap à sa seule dimension revendicatrice serait une erreur. En diversifiant les thèmes abordés dans leurs textes, ces artistes touchent un public plus large, et participent à cette démocratisation du rap qui parle aujourd’hui à une population extérieure aux banlieues et qui arrive désormais à s’identifier aux rappeurs.

Ci-dessous : « Alors Alors » de Bigflo et Oli, extrait de l’album « La Vraie Vie »

Tout porte alors à croire que le soi-disant « âge d’or » du rap, communément attribué au milieu des années 90, n’était en fait que les premiers pas d’un art qui ne demandait simplement qu’à mûrir.